Anne-France Dautheville : femme motarde et voyageuse
— Figure pionnière, Anne‑France Dautheville a marqué l’histoire en traversant le monde en solo à moto et en en faisant des récits qui comptent. Dans cette interview, elle raconte l’élan, les risques assumés, les rencontres et la liberté que seule la route sait offrir. Un témoignage brut, lucide, qui continue d’inspirer celles et ceux qui osent le voyage moto loin des sentiers battus. Ni posture, ni nostalgie : la parole d’une rideuse qui connaît ses limites, ses choix et la part d’inconnu qui rend chaque départ nécessaire.
“Qu’est-ce qui vous a poussé vers la moto ?”
“J’étais trop con pour avoir le permis voiture, alors j’ai acheté ma première moto sans permis, rue Montmartre, en 1968. Une petite Honda 50 cm³. Je suis partie seule pour la Côte d’Azur. C’était simple : un moteur, une route, et l’idée d’être heureuse.”
“Pourquoi ce besoin de voyager seule ?”
“Mon premier voyage à l’étranger, c’était le Raid Orient. J’ai compris que j’avais besoin d’être seule pour vraiment rencontrer les gens du chemin. À deux, j’aurais veillé sur l’autre, moins disponible pour le monde.”
“Des problèmes en solo, avec la moto ?”
“C’était facile… à condition d’être têtue. Tenir la moto sur une mauvaise piste, remonter quand on est tombée. Côté mécanique : moins on y touche, mieux c’est. En cas de panne, j’attendais un camion, on chargeait, je réparais plus loin. Au Japon, avant de repartir vers l’Inde, une usine a revu mon moteur. Un clip de piston mal remonté a lâché 250 km après, en Inde. J’ai mis la moto sur un train, New Delhi, Ambassade de France, pièces de France, on remonte, on repart.”
“Des chutes mémorables ?”
“Sur une piste au nord du désert de sel en Iran, pendant le Raid Orient, je suis tombée sept fois. À un moment, la moto était trop lourde à relever. Je me suis assise dessus et j’ai attendu. Un camion s’est arrêté ; en voyant que j’étais une femme, ils ont hurlé et sont repartis. Les suivants ont aidé, on a fait une photo. Être à côté d’une moto qu’on ne peut pas relever, c’est dangereux : il faut toujours garder une issue.”
“Le plus beau moment de vos voyages à moto ?”
“À Bamiyan, en Afghanistan, j’ai gravi l’intérieur de la falaise jusqu’à la tête du Bouddha. En haut, une terrasse. Le soleil descendait sur la vallée. Un silence immense. Un moment de paix absolue. Plus tard, en Amérique du Sud, Cusco m’a fait le même effet : ‘j’ai le droit d’être là ?’ Et puis la forêt landaise en France : une lumière, personne, l’apaisement total. J’ai besoin d’être seule.”
“Roulez-vous encore ?”
“J’ai vendu ma moto au printemps. Un grave accident de voiture m’a laissé le bras explosé. J’ai écrit sur ma convalescence à l’hôpital d’Avicenne : une aventure humaine, des cultures différentes, et la même nécessité de s’entendre. Un vrai livre de voyage, autrement.”
“Un ultime roadtrip ?”
“L’Islande, la Norvège, la Finlande. J’ai arrêté les grands voyages en 1981 en me disant : les petits, ce sera pour après. Monter au Nord coûte cher, et je n’ai plus envie de camper. La Chine, la Russie ? J’aurais aimé. À l’Ambassade russe, quand j’ai parlé moto, on m’a dit ‘pas de routes… et des ours’. J’ai ri, puis j’ai continué ailleurs.”
“La limite, à l’époque ?”
“L’argent. Je partais à mes frais, j’empruntais des motos, on me prêtait du matériel. Je ne faisais pas sponsoriser mes reportages pour rester libre. Je rentrais dans mes frais en vendant des papiers à Moto Journal, Moto Revue, parfois Cosmopolitan, et avec un contrat de livre. Aujourd’hui, ce modèle serait plus compliqué.”
“Et l’image de la femme à moto ?”
“La fille ‘féminine’ à moto ? Inexistant. Un jour, un type me coupe la route, je le rattrape au feu. Il ouvre sa fenêtre, me voit, se tourne vers ses potes : ‘merde, un travelo !’ Une femme à moto, c’était exotique. Mais il y avait aussi de la curiosité. Une femme seule sur la route, on lui devait hospitalité et respect. Peut‑être que ça a changé.”
À savoir aujourd’hui
Ce qui reste vrai : l’élan, la liberté et l’exigence qu’impose le solo. Ce qui doit être vérifié avant de partir : formalités (visas, import temporaire), assurances (carte verte, responsabilité civile), connexions (eSIM, apps GPS offline), et sécurité des régions traversées. Adapter ses étapes au relief et à l’état des routes reste la clé.
Mini‑FAQ
Faut‑il des documents spécifiques pour un tour du monde en moto ?
Permis moto valide, passeport, assurances adaptées et, selon les pays, un carnet de passages en douane. Anticiper les visas et vérifier les règles d’import temporaire.
Quel rythme de route réaliste ?
Sur asphalte varié, compter 300–400 km par jour (6–8 h réelles avec pauses). Sur piste, viser 150–250 km selon terrain, météo et fatigue. Mieux vaut raccourcir qu’arriver de nuit.
Quel budget prévoir ?
Très variable selon itinéraire et hébergements. Le poste principal, c’est l’entretien/équipement + formalités. Prévoir une marge pour imprévus et une réserve cash dans les zones sans réseau.
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